Nous voici en présence d'un de ces fous sublimes qui portent aux dernières limites l'amour de la Croix, qui renversent toutes les théories du monde, et que le monde condamne parce qu'il ne les comprend pas.
Naissance, fortune, savoir, avenir : rien ne manquait au patricien Alexis.
Son père Euphémien lui avait choisi entre mille une fiancée belle et noble, et dans le palais du sénateur les grands de Rome célébraient déjà l'union de son fils unique, lorsque ce héros des renoncements, épris du désir d'aimer Dieu sans partage, prit secrètement la fuite, se rendit au port et fit voile pour Laodicée.
De cette ville, notre fugitif gagna Édesse, où il distribua tout ce qu'il possédait pour s'abandonner entièrement à la divine Providence.
Le pieux jeune homme employa dix-sept ans à visiter les sanctuaires célèbres, vivant du pain de l'aumône et se livrant à toutes sortes de rudes mortifications ; puis il revint à Édesse et fit sa demeure dans le porche d'une église. Le sacristain considérait un jour avec admiration sa douceur, son humilité et son assiduité à la prière, lorsqu'une voix, qui venait de l'image de Marie, fit entendre ces paroles : « Ce pauvre est un grand serviteur de Dieu. »
Le bruit du prodige se répandit bientôt dans toute la ville. Pour se soustraire à la vénération publique, Alexis s'embarqua sur le premier vaisseau venu, qui, poussé par les vents, vint aborder au port d'Ostie.
Puisque Dieu l'a ramené dans sa patrie, sa décision est prise : il part pour Rome et va droit chez son père. Il le rencontre sortant du sénat :
« Seigneur, ayez pitié d'un pauvre de Jésus-Christ : commandez qu'on me retire en quelque petit coin de votre maison, et souffrez que je mange avec vos serviteurs les miettes qui tombent de votre table. Je ne vous serai point à charge, et Dieu, qui récompense les âmes compatissantes, répandra sur vous ses bénédictions. »
Euphémien, touché par sa prière, lui donne le gîte et le couvert parmi ses valets. Ceux-ci accueillent fort mal ce misérable étranger, le logent dans un obscur réduit, sous le grand escalier, et ne lui épargnent ni les injures ni les mauvais traitements.
Heureux de se voir ainsi méprisé dans la maison même de son père, Alexis eut le courage d'y vivre dix-sept ans, jusqu'à sa mort !
Lorsqu'il comprit que les jours de son pèlerinage terrestre allaient finir, il écrivit sur un bout de parchemin son nom et son histoire. À ses derniers moments, il prit ce billet à la main, s'étendit sur son grabat et, le cœur tout embrasé d'amour, s'endormit doucement du sommeil des justes.
On devine les larmes et les profonds sanglots d'Euphémien et de son épouse lorsqu'ils reconnurent leur propre fils :
« Pauvre enfant ! s'écriaient-ils, nous ne te retrouvons qu'après t'avoir à jamais perdu ! C'était notre fils vivant que nous réclamions ! Que nous sert de te recouvrer aujourd'hui que le sépulcre te réclame ! »
Bientôt l'événement fut connu dans toute la ville. Le pape, l'empereur et les amis de la famille accoururent auprès d'Euphémien désolé. On fit au serviteur de Dieu de splendides funérailles au milieu d'un immense concours de peuple, et de nombreux miracles rendirent glorieux son tombeau.
Réflexion Morale
Courir après les mépris de ce monde, voilà l'héroïsme des grands saints. Se résigner humblement à l'humiliation, voilà le devoir quotidien de tout chrétien.